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AURÉLIA NGG

Faire communiquer les sourds et les entendants grâce à la Langue des Signes Française


Interprète français/langue des signes française (LSF) depuis 2012, diplômée de l’université Paris 8, Aurélia NGG intervient dans tout type de situations à partir du moment où il y a une personne sourde signante (qui communique en LSF) et une personne entendante non signante.

En parallèle et depuis 2018, elle travaille sur une recherche doctorale sur l’interprétation en langue des signes, à l’université de Radboud aux Pays-Bas.

Il a fallu attendre 2005 pour que la LSF soit reconnue comme “langue” en France, mais aucun attribut juridique est accordé à ce jour, comment cela se fait-il et des actions sont-elles en cours pour faire avancer cela ?

La loi du 11 février 2005 reconnaît la LSF comme langue d’enseignement, en France. Théoriquement, cela signifie qu’un enfant sourd a le droit d’être scolarisé et de recevoir l’apprentissage via la LSF. Concrètement, c’est plus compliqué car il y a peu d’écoles qui proposent la LSF comme langue d’enseignement (et non langue à enseigner).

Pour plus de poids de la LSF en France, le collectif “Sourds en Colère” milite pour la reconnaissance de la LSF comme langue à part entière en demandant son inscription dans la Constitution. Cela permettrait de pérenniser l’utilisation de la LSF dans la vie de la cité (écoles, administrations, média, etc.).


Le bilinguisme LSF /langue vocale est-il, selon vous, le même que le bilinguisme entre deux autres langues vocales ? Pourquoi ?

Ici, on parle du bilinguisme LSF/français parlé pour être précis. Dans ce cas, je dirais que ce bilinguisme s’apparente à un bilinguisme français parlé/anglais parlé, par exemple, dans la mesure où il s’agit de langues réelles. Car malgré une étiquette de “langage” qui lui colle à la peau, la LSF est bel et bien une langue.

Cependant, contrairement à l’anglais, la LSF est en situation de diglossie vis-à-vis du français; le statut de la LSF est moins prestigieux que celui du français. Dans ce cas, le bilinguisme est différent si on prend en compte l’aspect extralinguistique : le pouvoir des langues, le nombre de ses locuteurs, l’histoire de la langue, etc. Ainsi, la LSF est une langue minoritaire utilisée principalement par les personnes sourdes, communauté minoritaire. De plus, cette communauté sourde est souvent en situation de discrimination avec une société qui est faite et pensée pour les entendants. Cela engendre des situations où tout, à savoir l’accès à la cité en général, est plus difficile. Contrairement à l’apprentissage d’autres langues vocales plus répandues, l’apprentissage de la LSF se fait en concomitance avec l’apprentissage de la culture sourde, afin de se familiariser avec l’histoire des Sourds, l’histoire de la LSF et éviter des impairs dans nos interactions avec les Sourds.

En termes d’apprentissage de la langue, une dernière différence majeure entre les langues signées et les langues vocales, c’est le fait que l’apprentissage d’une langue des signes doit se faire par intermittence. Il n’y a pas de pays des sourds pour s’immerger plusieurs mois dans la langue comme on pourrait le faire avec l’anglais. Du coup, l’apprentissage de toute langue des signes est plus long.

Enfin, bien entendu, la modalité des langues diffèrent; une modalité audio-phonatoire pour le français parlé, et une modalité visuo-gestuelle pour la LSF. À ce titre, on ne sollicite pas les même ressources quand on s’exprime en LSF ou en français. Dans un premier cas, il faut penser visuellement, en images; dans un second, la pensée est plus linéaire. Dans tous les cas, les études ont montré que les parties du cerveau responsables de l’activité langagières sont activées quand on s’exprime en langue des signes et en langues vocales.


Comment se former en LSF ? Pouvez-vous revenir sur la formation, les pré-requis, etc. ?

La formation à la LSF se fait principalement via des associations de formation à la LSF, l’option LSF au bac et/ou des cours à la fac via une Licence du département de linguistique (le plus souvent). Tout le monde peut s’y mettre et à tout âge, il suffit d’en avoir l’envie.

Bien entendu, il faut en parallèle aller à la rencontre de la communauté sourde via des espaces associatifs. Il y en a pour tous les goûts : l’association des sourds de tel département, de tel sport, de telle activité culturelle, etc. Également, des cafés-signes sont souvent organisés dans les grandes villes. Sourds et entendants se réunissent dans un bar et papotent en LSF tout au long de la soirée. C’est idéal pour s’immerger dans la culture et communauté sourdes. Enfin, il est toujours possible de trouver un travail en lien avec les personnes sourdes ; être surveillant dans un institut de jeunes sourds, par exemple.

Ensuite, pour être interprète, c’est une autre histoire. Bien entendu, le pré-requis est d’être bilingue français parlé/LSF pour ensuite apprendre les techniques d’interprétation. De façon générale, l’entrée en Master d’interprétation se fait grâce à une Licence (peu importe la discipline) et sur examen du niveau de français et de LSF et sur la culture sourde.


En tant qu’interprète, vous naviguez dans ce monde bimodal : quelles différences avec vos collègues interprètes de deux ou plusieurs langues vocales ?

De façon générale, notre métier est le même quand on reste focus sur l’aspect purement linguistique. Nous travaillons avec deux ou plusieurs langues.

Maintenant, le statut des langues des signes entrent en ligne de mire. En effet, nous interprétons à destination d’une population minoritaire et discriminée et nous avons conscience de cette situation. Notre positionnement déontologique, tel qu’établi par l’AFILS (Association Française des Interprètes et Traducteurs en Langue des Signes), peut être mis à rude épreuve car on peut vouloir prendre parti pour la personne que nous estimons discriminée, voire être pris à parti par elle. Notre déontologie nous oblige à une neutralité ; soit le fait de ne pas exprimer notre avis sur la situation interprétée. Les interprètes en langues vocales, tels que connus du grand public, travaillent en cabine d’interprétation et ne sont donc pas sur le “terrain”, au contact direct des gens, comme nous le sommes. Du coup, ils ne peuvent pas être pris à parti par les personnes pour qui elles interprètent et leur positionnement déontologique est moins mis à l’épreuve. De plus, nous interprétons au quotidien, de la conférence au RDV chez le médecin en passant par un cours en collège, quand les interprètes en langues vocales font principalement de la conférence. Nous devons donc avoir une polyvalence et flexibilité plus grande pour s’adapter à différents contextes, avec des enjeux et affects différents.

Quand nous interprétons, nous sommes visibles, quoiqu’il arrive. Cela n’est pas le cas des interprètes en langues vocales. Nous devons donc porter une grande attention à notre tenue vestimentaire. Tout d’abord, notre tenue doit contraster avec notre couleur de peau au maximum pour une meilleure compréhension quand on s’exprime en LSF. Et puis, nous essayons de nous fondre dans la masse. Par exemple, je ne vais pas m’habiller pareil pour interpréter une conférence dans une mairie d’une grande ville qu’un cours de français en collège, ou une formation à l’usine.

Je précise ici que j’ai axé la comparaison avec les interprètes de conférence en langues vocales.


Les enfants entendants nés de deux parents sourds ou malentendants deviennent *per se* bilingues. Pensez-vous que l’apprentissage de ces langues se fait de la même manière qu’entre deux langues vocales pour les très jeunes enfants ?

Tout d’abord, il est important de spécifier que tous les sourds ne sont pas forcément signants. Certains ont l’oralisme, donc le français parlé comme mode de communication.

Dans le cas où les parents sourds sont signants, ils transmettent naturellement leur langue à leurs enfants, sous réserve qu’il n’y ait pas de honte associé à cette langue (voir l’histoire de la LSF et le mépris associé).

Concernant les enfants de parents sourds, on les appelle communément “CODA” pour “Child of Deaf Adults”, ce qui a été librement traduit par “Enfants Entendants de Parents Sourds” en France. Cette communauté de CODA français se réunit sous l’association CODA-France.