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CAMILLE TROU

Orthophoniste spécialisée dans le bilinguisme, co-fondatrice de "Des Maux aux Mots"


Pouvez-vous vous présenter en quelques lignes ?


Bonjour, je suis orthophoniste française, diplômée en Belgique. J’ai exercé en France au début de ma carrière (4 années) puis j’ai eu l’immense chance de vivre une expatriation à San Francisco (USA) où j’ai pu poursuivre mon métier - cette fois en milieu multilingue : à la fois en cabinet privé et à l’École Bilingue de Berkeley. De ces deux riches expériences est née l’envie de promouvoir l’éducation bilingue et une véritable passion pour le sujet ! 

J’ai naturellement aussi acquis beaucoup de nouvelles connaissances au fur et à mesure des années et de mes expériences. Ma réelle expertise dans le domaine du bilinguisme en orthophonie, je la dois beaucoup à tous mes petits patients et leur famille, beaucoup aussi à mes collègues enseignants, à mes confrères américains (speech therapists, psychologists, etc.) et à mes recherches sur le sujet ! 

Aujourd’hui je fais de la prévention, du conseil et de la formation. 


Il y a des mythes qui entourent le bilinguisme, notamment le fait que les "2 langues ne seront pas maîtrisées parfaitement" ou que le bilinguisme entraîne un retard d'apprentissage important chez les enfants notamment. Qu'en pensez-vous ?


Certains mythes persistent en effet durablement et sont très ancrés dans l’esprit de certaines personnes pourtant monolingues ! Je crois qu’il serait sage, avant d’évoquer ces mythes, de faire un rappel de la réalité linguistique de notre monde. 

Selon les dernières statistiques, dans le monde, être au moins bilingue est plus fréquent qu’être monolingue ! Les chiffres parlent d’eux-mêmes :

  • 40% de la population mondiale est monolingue

  • 43% de la population est bilingue

  • le reste de la population parle plus de 2 langues couramment


Ensuite, je pense qu’il est très important de s’entendre sur ce que nous appelons “être bilingue”.  Il existe de nombreux ouvrages dans la littérature du bilinguisme et tous n’ont pas la même définition du bilinguisme/multilinguisme, ce qui peut entraîner des confusions ou de mauvaises interprétations. 

Lorsqu’on s’intéresse au multilinguisme, on peut s’intéresser à la maîtrise de la langue orale (l'expression et la compréhension) et/ou à la maîtrise de la langue écrite (lecture/écriture). Le degré d’exigence ne sera pas le même selon que l’on souhaite maîtriser la langue orale ou la langue écrite ou encore les 2 compétences. Ensuite, il faut rappeler que pour beaucoup d’esprits monolingues, être bilingue consiste à maîtriser parfaitement 2 langues. Dans la réalité actuelle, être bilingue c’est pouvoir vivre quotidiennement dans 2 langues, en maîtrisant les codes linguistiques, sociaux et culturels. Les connaissances dans les 2 (ou plus) langues seront réparties selon les besoins ; par exemple, le vocabulaire technique relatif au travail ou aux apprentissages sera connu dans une langue, alors que le vocabulaire des émotions et du quotidien sera connu dans une autre langue - celle du cercle familial. 


Maintenant que nous avons éclairci ce point important, je peux répondre plus précisément à votre question ! Apprendre dans les 2 langues n'entraîne ABSOLUMENT pas un retard de développement du langage oral. Je crois qu’il faut vraiment insister là-dessus : les enfants qui apprennent dans les deux langues (ou plus) suivent les mêmes étapes de développement langagier que leurs pairs monolingues et parviennent à maîtriser ces langues correctement. Leurs lexiques et leurs compétences syntaxiques seront simplement répartis dans les différentes langues d’apprentissage. Et en fonction des moments de vie ou des situations, ils développeront et investiront tour à tour plutôt l’une ou l’autre des langues.


Parmi les autres mythes fréquents, me vient à l’esprit l’idée selon laquelle il faudrait attendre de bien maîtriser la première langue pour en apprendre une deuxième ! C’est évidemment complètement faux : le plus tôt l’enfant apprend une deuxième langue, le mieux c’est. Il utilisera alors ce qu’on appelle la plasticité cérébrale - celle-ci étant optimale pour les langues dans les 12 premières années.

Un dernier que j’ai souvent entendu ou que les familles m’ont souvent évoqué est celui selon lequel il y a des langues plus bénéfiques que d’autres. Encore une fois, c'est absolument faux ! Toutes les langues quelles qu’elles soient doivent être valorisées : dès lors qu’un enfant a la chance d’être exposé à une deuxième langue, c’est une richesse. 



Que conseillez-vous aux familles qui souhaitent élever leurs enfants avec plusieurs langues mais qui ne possèdent pas les structures nécessaires pour les accompagner (écoles bilingues, etc.) 


Tout d’abord, je crois qu’il est important de rappeler que cette éducation bilingue est un engagement de tous les instants. C’est un processus long, qui se fait dans la durée et qui sera vécu différemment pour chaque enfant et chaque famille. Il y aura parfois des hauts, parfois des bas, des enfants qui ne voudront plus investir telle langue (pour un temps ou pour toujours), une langue qui prendra peut-être le dessus sur une autre pour un temps : le multilinguisme est un phénomène vivant, changeant et il faut l’accepter.  

Voici les quelques conseils qui j’aimerais partager :

1/ Prévenir l’école de vos enfants : les enseignants doivent être informés de la réalité linguistique de votre famille et vous devez leur expliquer que les “erreurs” qu’ils constatent en classe font en réalité partie du développement normal d’un enfant bilingue (je pense par exemple au code switching, aux inversions des adjectifs dans la phrases etc.)

2/ Le cercle familial et amical sont vos meilleurs alliés : grâce à eux, vous pourrez investir cette langue “minoritaire” mais aussi la culture, les traditions, votre histoire personnelle.

3/ Visiter votre pays : si cela est possible, emmenez vos enfants dans votre pays d’origine. C’est assurément le plus fidèle bain de langage et de culture. 

4/ Investir les activités sportives et culturelles : il existe maintenant des groupes d’entraides ayant comme valeur commune une même langue. Ces groupes regorgent de bons plans, de conseils et sont aussi l’occasion de se retrouver, de faire des playdates etc.

5/ Les livres et les films : le niveau de langage y est différent, les structures de phrases aussi. C’est un excellent moyen de stimuler et enrichir le langage. Je rappelle ici que l’exposition à la télévision ne remplace pas une interaction et qu’elle ne suffit pas à elle seule à apprendre une langue. Mais en complément et proposé intelligemment, elle est un allié de taille. 

6/ Accorder du temps à cette deuxième langue chaque jour dans des activités ludiques et quotidiennes et plaisantes : l’heure du bain, du repas, préparer à manger, jeu de société, visite d’un musée etc.


Auriez-vous quelques "tips" à transmettre aux parents pour que le multilinguisme soit réussi dans la famille ? Le fameux OPOL (One person one language) ou d'autres astuces ? 


L’astuce par excellence pour favoriser la réussite du multilinguisme est d’accorder suffisamment de temps aux langues et cela de manière quotidienne. Évidemment, il y aura des déséquilibres liés aux contraintes de la vie (temps passé à l’école vs temps passé en famille), mais il faut faire feu de tout bois et investir l’autre/les autres langues dès que cela est possible. Dans les familles mixtes, très fréquemment chaque parent parle sa langue et une troisième langue devient la langue de communication de toute la famille. 

Si cette solution fonctionne pour votre famille, alors c’est la bonne solution ! Avec les jeunes enfants, il peut y avoir aussi un lieu pour une langue (l’école/la maison). 

Il n’y a pas d’astuce universelle : chaque famille trouvera avec le temps une solution qui fonctionnera bien pour elle. Faites vous confiance, faites confiance à vos enfants et surtout ne culpabilisez pas. Vous leur offrez là un trésor linguistique, d’ouverture sur le monde et de tolérance.  


Y a-t-il une prise en charge différente pour une personne bilingue présentant des soucis au niveau du langage ou est-ce la même chose qu'un monolingue ?

 

Quand un enfant bilingue ou multilingue consulte en orthophonie, il faut tout d’abord établir le profil langagier spécifique de la famille :


  • le contexte d’apprentissage de/des langues : est-ce un apprentissage choisi ou forcé ?

  • l’âge d’apprentissage des langues : est-ce depuis la naissance ou plus tardif ?

  • Quelle est la langue des apprentissages scolaires ? L’enfant apprend-il à parler ou apprend-il aussi la langue écrite ?

  • Quel est le ratio des langues à la maison et qui parle quelle langue avec l’enfant ?


Cela permet de dessiner la réalité linguistique de l’enfant et de connaître mieux son profil d’apprentissage dans chaque langue. Ne pas le faire serait très réducteur et n’aurait aucune valeur diagnostique : évaluer un enfant bilingue dans une seule langue serait un peu comme vérifier la vue sur un seul œil !! Le résultat est de facto biaisé.


Idéalement, il faudrait effectuer un bilan de langage oral (et/ou de langage écrit) dans les 2 langues, puis croiser les résultats. Les protocoles d’évaluation sont à peu de choses près identiques et les professionnels du langage investiguent les mêmes compétences langagières (expression, compréhension, articulation, fluidité etc.). En cas de retard ou de troubles spécifiques des apprentissages, les mêmes difficultés sont observées dans les deux langues. 

Si une prise en charge s’avère nécessaire, encore une fois idéalement elle a lieu dans les deux langues. Si ça n’est pas possible, une orthophoniste bilingue peut être une bonne ressource. Si cette option est impossible, sachez toutefois que les langues se nourrissent mutuellement et que le travail effectué dans une langue permettra des transferts de compétences dans l’autre langue.

Un retard de langage ou un trouble spécifique des apprentissages n’empêche pas l’apprentissage et la maîtrise de plusieurs langues.

Dans tous les cas, outre l’aide à l’enfant, il conviendra de proposer à la famille un soutien et une guidance parentale pour poursuivre à la maison et dans la deuxième langue le travail que l’enfant réalise avec son orthophoniste.


​Quels sont pour vous les bienfaits du bilinguisme/multilinguisme ?


Parler plusieurs langues est incontestablement une richesse culturelle, sociale et cognitive. Les avantages sont nombreux et il est démontré aujourd’hui que l’architecture cérébrale des personnes parlant plusieurs langues est différente de l’architecture cérébrale de la personne monolingue. 

Les bienfaits d’une éducation multilingue peuvent être retenus selon cette classification :

  • un avantage communicationnel : les personnes bilingues ont une plus grande habileté à changer de point de vue, à faire preuve de flexibilité mentale. Ce sont des profils recherchés dans les entreprises parce qu’elles s’adaptent vite, comprennent les codes sociaux aisément et assez inconsciemment.

  • un avantage langagier :  les personnes bilingues ont une plus grande aisance pour apprendre une 3ème ou 4ème langue.

  • un contrôle exécutif plus aisé, c’est-à-dire de meilleures capacités de planification et d’inhibition d’une tâche. En effet, lorsqu’on parle plusieurs langues, il convient de déterminer à l’avance quelle langue sera nécessaire dans tel contexte (planifier) puis d’activer cette langue (expression + compréhension) et donc d’inhiber les autres langues dont on n’a pas besoin à ce moment précis.



Vous avez passé 10 ans aux Etats-Unis, quelles différences avez-vous pu constater avec le système français ?


J’ai adoré mon passage aux USA : c’est à San Francisco que je suis devenue maman et je pense que cette expatriation a considérablement coloré ce que je suis aujourd’hui comme maman, comme orthophoniste et comme personne. Être confronté à 2 cultures, c’est avoir cette chance inestimable de prendre le meilleur des 2 cultures ou en tout cas ce qui nous semble le plus juste.

J’ai particulièrement apprécié leur bienveillance à l’égard des enfants, leurs perpétuels encouragements qui permettent aux enfants d’avoir un rapport à l’erreur très sain, une estime d’eux-mêmes très développée et un grand sens de l’entraide. J’ai beaucoup aimé aussi l’importance accordée dès le plus jeune âge à la prise de parole en public : je m’étonne encore aujourd’hui de l’aisance avec laquelle les enfants sont capables de s’exprimer devant un auditoire !

 
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Camille Trou propose des ateliers parentaux sur le développement du langage de l'enfant bilingue. N’hésitez pas à la contacter si un accompagnement pourrait vous intéresser : contact.desmauxauxmots@gmail.com !