CAROLIN, "ALLEMANDE EN FRANCE, FRANÇAISE EN ALLEMAGNE"


Carolin est née en Allemagne en 1981. Elle y a passé ses premières années de sa vie, a appris à lire et écrire en allemand et intégré un collège, dont la qualité justifiait un voyage en train tous les matins. Sur ce Gymnasium Morgenröte, elle a découvert le système de l’éducation allemande : des horaires courts, l’accent sur les activités personnelles l’après-midi et un focus sur l’autonomie et la liberté. Des mères qui attendaient leurs enfants à la maison, aussi, et des pères qui travaillent et gagnent l’argent. Nous sommes en 1991.


En 1992, son père a trouvé un travail en France, dans un petit village bourguignon. 1992, année fatidique du passage à l’ère Schengen. En pleine année de chamboulement d’adolescence, Carolin a intégré à l’âge de 11 ans la classe de 6ème, après les vacances d’hiver.

A la maison, tout se passait en allemand : les repas, les disputes entre sœurs, tout se traduisait dans un joli méli-mélo quotidien qui faisait de sa maison une mini-ambassade d’Allemagne. Entourée de sa petite et grande sœur, elle naviguait entre le monde allemand des anciens amis et parents, et le nouveau monde français de l’école, des nouveaux loisirs et le troc du train contre le bus de ramassage scolaire. Une vraie année charnière pour une guerrière hors-normes qui a dû s’adapter en plein milieu d’année non seulement à une nouvelle langue, mais aussi une nouvelle culture, un nouveau système éducatif – beaucoup plus strict et encadré -, des nouvelles références et des professeurs plus présents.

Bac littéraire en poche, elle s’oriente vers une fac de sociologie et un DESS en démographie.  Après des études brillantes, elle est aujourd’hui statisticienne à l’ARS de Dijon, et est devenue une véritable Française.

Elle s’est mariée en 2006 et a deux enfants, à qui elle parle principalement en français. Récit du « pourquoi » de ce choix linguistique et de la contrainte éprouvée lorsque la famille d’Allemagne arrive dans son foyer, parfois peut-être aussi la tristesse de la perte d’une langue maternelle et un message à clé : parents, ne vous forcez pas, restez naturels dans votre choix de langue et de vie !


Peux-tu nous expliquer ton lien avec la langue allemande ? Que ressens-tu aujourd’hui quand tu entends et parles l’allemand ?

C’est assez ambigu en réalité : en France, dans ma vie de tous les jours, lorsque j’entends quelqu’un parler allemand, je ressens une immense joie qui m’amène à chercher le dialogue avec la personne. C’est à chaque fois un retour dans mon enfance et c’est avec plaisir que je retrouve ma langue maternelle.

A l’inverse, lorsque je suis en Allemagne, le sentiment est différent. Je me sens un peu perdue, n’ose pas parler ou alors le strict minimum. Ce malaise s’explique par une difficulté de trouver les mots et de tenir qu’avec difficulté une conversation en allemand.

En résumé, cette ambiguïté pourrait se résumer en une phrase : je suis Allemande en France mais Française en Allemagne.  Cela n’est pas problématique en soi mais il n’empêche que cette situation peut parfois amener des interrogations identitaires non négligeables auxquelles ma sœur a probablement trouvé une réponse très adaptée : je suis Européenne avant tout.


As-tu souhaité parler en allemand à tes enfants à leur naissance ? Si oui, pourquoi ? (Pression sociétale, familiale, autre… ?)

J’ai deux enfants : Anna et Jules. Lorsqu’Anna est née il y a 14ans, les ambitions étaient grandes. Je ne lui parlerai qu’en allemand. Par choix bien sûr, mais aussi par incitation familiale et sociétale : Deutsch ist deine Muttersprache, du MUSST mit Anna deutsch sprechen ! » ou « quelle chance de pouvoir offrir à ton enfant la possibilité de parler deux langues » ou « je connais quelqu’un qui a réussi, c’est génial de voir comment l’enfant gère les deux langues », etc.

Alors dès le premier instant où j’ai tenu mon enfant dans les bras, j’ai essayé de lui parler dans ma langue maternelle et, par là même, de lui offrir l’allemand comme langue maternelle également.


Comment cela s’est-il développé par la suite ? Comment ta famille réagit-elle par rapport aux choix que vous avez réalisé, toi et ton mari ?

Très rapidement, je me suis rendu compte que ma langue maternelle m’est devenue étrangère. Je n’étais pas à l’aise, probablement aussi parce que les échanges verbaux avec un nourrisson sont bien entendu très limités ou disons plutôt unilatéraux et parce que mon mari ne parle que très peu l’allemand.

Alors qu’en face à face avec ma fille, je parvenais à « enclencher » l’allemand sans trop de difficultés, il en était différent lors de repas entre amis ou avec la belle-famille (française) par exemple. Parler avec ma fille en allemand, alors que personne ne comprend la langue, peut créer un malaise.  Ne parle-t-on pas finalement à l’assemblée lorsque l’on dit à un enfant de quelques semaines « allez ma chérie, on va faire dodo » ? Comme pour expliquer pourquoi on se lèvre de table pour revenir quelques instants plus tard.

Dans un environnement allemand en revanche, avec mes sœurs et ma mère, c’était bien évidemment plus simple : d’une part parce que la langue pratiquée est l’allemand (le bouton était donc de fait « enclenché ») et d’autre part en raison de la pression familiale citée précédemment. Mais toujours avec ce tout petit sentiment au plus profond de moi-même qui me disait (en français certainement) : tu ne te sens pas très à l’aise.  

Alors finalement, après 18mois, c’est ma fille qui m’a offert un cadeau : celui de refuser l’allemand. Elle boudait dès que je lui parlais en allemand. Même comportement avec sa Oma. Alors très rapidement, je suis passée au français et ai retrouvé immédiatement un confort et un bien-être. Je pense que ma fille a ressenti ce que je ne voulais pas admettre. Alors oui, il y a un sentiment de culpabilité parce que j’ai lâché mais ce sentiment ne fait pas le poids face à la sérénité intérieure retrouvée.

Que dirais-tu aux parents qui ne se sentent pas « à la hauteur » de parler à leurs enfants dans leur langue maternelle ?

Surtout que se forcer pour autrui ne sert à rien. Il faut s’écouter soi-même au lieu d’écouter son entourage, observer les réactions de l’enfant. Si l’un ou l’autre éprouve un quelconque inconfort, il faut s’interroger sur la balance avantage/inconvénient.

Apprendre deux langues est une chance énorme, cela va de soi. Mais si cela s’opère au détriment d’un bien-être – individuel ou familial - qui sera forcément ressenti par les enfants, je considère que le prix est trop élevé.


Penses-tu qu’on puisse « oublier » sa langue maternelle ou est-ce plutôt un refus (in)conscient pour faire le tri et choisir sa voie ?

Non je ne pense pas que l’on puisse oublier sa langue maternelle. Enfin, encore faut-il débattre de ce qu’est la langue maternelle. Est-ce la langue parlée par la mère ? Est-ce la langue maternelle de la mère ? Car dans ce second cas, la langue maternelle de ma fille serait l’allemand. Or, je considère que la langue maternelle d’Anna est le français et ce alors même que je suis allemande et que je lui ai parlé près de deux ans en allemand. Je pense que la langue maternelle est la langue de son enfance, la langue que l’on a apprise au sein du foyer familial, la langue de ses rêves.

Aussi, je considère que l’on peut avoir une ou plusieurs langues maternelles qui d’ailleurs peuvent aussi très bien être paternelles.

Pour ma part, je n’ai pas oublié l’allemand : il est un peu mis en stand by la plupart du temps et se trouve réactivé lors des appels téléphoniques avec les membres allemands de ma famille ou lors des retrouvailles. Il a d’ailleurs besoin d’être remis en route, tel un bon vieux diesel qui a besoin de quelques moments pour retrouver sa vitesse de croisière. Mais oublier l’allemand complètement, non je ne pense pas.


Quel impact les autres personnes peuvent-elles avoir sur la langue maternelle (amis, collègues) ? Le contexte social (amis, école, travail) contribue-t-il à l’envie (ou non) de perpétrer sa langue maternelle ?


Cela dépend je pense un peu de sa personnalité. Laisse-t-on s’influencer par son entourage ou non. Pour ma part, oui l’impact a été fort. D’ailleurs sans « les conseils » appuyés de mon entourage, qui sait, peut-être je n’aurais pas essayé de parler en allemand à ma fille. Je suis Allemande mais je me sens Française alors parler allemand à mon enfant n’est-ce pas un peu contre-nature ? Mais j’ai essayé et suis heureuse de l’avoir fait. Mais avec Jules, l’expérience n’a pas été réitérée… quels que soient les conseils des uns et des autres.


Personnellement, te sens-tu triste parfois de ne plus forcément avoir de lien avec ta langue maternelle ?

Cela peut probablement paraître contradictoire mais malgré tout ce que j’ai pu dire précédemment, je garde un lien avec ma langue maternelle. Mes enfants apprennent tous les deux l’allemand à l’école et ont des facilités pour le faire ce qui me comble de joie. Certes j’éprouve des difficultés pour tenir une conversation, mes structures de phrases sont parfois un peu originales voire farfelues et certains vocables très largement francisés mais à chaque fois que j’entends parler l’allemand en France, je tends l’oreille et … ce n’est pas par curiosité !

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